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Source :
J. Lemoine : " Sous Louis le Bien-Aimé. Correspondance amoureuse et militaire dun officier pendant la guerre de sept ans (1757-1765) " - pages 250-256

 

M. de Mopinot à Madame de ***

 

Au camp de Werle, le 29 octobre 1758.

 

Je suis furieux d'être forcé de vous dire que je vous aime et de vous envoyer des chansons, après les deux affreuses lettres que vous avez eu la barbarie de m'écrire. Si je vous avais tenue sous ma main, je ne sais trop ce que je vous aurais dit, ni même ce que je vous aurais fait. Méchante, me traiter sans rime ni raison avec une telle indifférence. Je vous excuserais si vous étiez de ces imbéciles habitantes de Paris, qui s'imaginent qu'on est à armée toujours libre de disposer de son temps, qu'on a toujours de l'encre, du papier, une plume, que les courriers sont toujours sous la main, partent et arrivent régulièrement ; mais vous qui avez vu tous les états, qui les connaissez presque tous parfaitement et qui avez des idées aussi justes du militaire, vous êtes impardonnable. Imagine-t-on des choses aussi noires, quand on ne connaît pas les noirceurs ? Vous n'en serez pas quitte pour des excuses, j'ai été trop fâché, trop furieux, pour ne pas l'être bien longtemps. Quoi ! dans le moment même où, par rapport à vous seule, je me félicitais d'être échappé aux plus éminents périls, que j'étais enchanté de vivre pour vous, que je m'en applaudissais, que je me réjouissais de vous avoir évité les craintes d'une bataille où je savais que j'allais, dans ce moment d'une satisfaction dont je jouissais voluptueusement, vous venez m'arracher tous mes plaisirs ! Barbare ! En voilà beaucoup de dit, mais j'en ai pensé, et j'en pense encore mille fois plus, que j'ai la complaisance et la faiblesse de ne vous pas dire. Sans votre troisième lettre, que je trouve on ne peut pas plus courte, vous n'auriez pas un mot de moi du reste de la campagne, dût-elle durer encore un grand mois ; ne croyez pas que je joue le fâché, je le suis bien réellement ; si vous m'écrivez tous les jours d'ici à mon arrivée à Paris, vous me trouverez peut-être un peu apaisé, mais je ne jure pas de l'être tout à fait.

Après des fatigues énormes dans les montagnes, les bois, les glaces, les brouillards et les neiges dans ces pays que la nature barbare a encore laissés dans le chaos, vers les sources de la Ruhr où nous manquions de gîte, de pain et de guides, et où nous craignions un ennemi supérieur qui nous environnait, nous cherchait et avait à se venger, nous voilà enfin arrivés à Werle dans un délabrement bien triste. Nous avons eu pendant quatre jours un corps ennemi fort considérable à Soest, à une lieue et demie de nous ; le prince Ferdinand était à Lippstadt, le maréchal de Contades était à Hamm à quatre lieues derrière nous. M. d'Armentières marchait à Munster avec un corps de douze mille hommes ; les dragons et les autres troupes aux ordres de M. de Chevreuse, viennent d'être surpris, mis en fuite et maltraités ; tout semblait annoncer encore des orages, et la continuation de la campagne, mais tout vient de changer. Le camp de Soest est retiré, le prince Ferdinand a repassé la Lippe ; M. d'Armentières, qui marchait à Munster pour brûler les magasins des ennemis et leur enlever cinq ou six mille malades, a manqué son coup et rentre à l'armée. Nous respirons, et il y a toute apparence que nous ne tarderons pas à entrer dans des quartiers. Je le désire d'autant plus vivement que je voudrais arriver bien vite auprès de vous, tout fâché encore de vos procédés, et vous voir très repentante de vos crimes. Adieu, méchante maîtresse, adieu ; je vous embrasserai de bon coeur, mais en grondant ; adieu.

CHANSON GRIVOISE
SUR LA BATAILLE DE LUTZELBERG

I

Nous avons rossé les Hessois :
V'là ce que c'est que d'aller au bois.
M. d'Auberg avait fait choix
D'un poste admirable,
Des ravins du diable ;
Il a pourtant eu sur les doigts :
V'là ce que c'est que d'aller au bois.

II

Nos escadrons sont des ouvriers,
V'là ce que j'appelle des cavaliers,
Fermes dessus leurs étriers ;
Tant infanterie
Que cavalerie
Tombent sur leur sabre ou leurs pieds :
V'là ce que j'appelle des cavaliers.

III

Les Saxons disent des François :
Holt mich der teuf, quels grivois !
Chacun d'eux doit en valoir trois,
Et de peur d'en rabattre
Se bat comme quatre.
Comme ils se démenaient dans le bois !
Holt mich der teuf, quels grivois !

IV

Et les vivants en habit bleu
C'étaient les palatins, morbleu !
Je n'irai pas me chauffer à leur feu.
Dorsten, qui les mène,
Est un capitaine
Qui me parait un peu rude au jeu,
Je n'irai pas me chauffer à leur feu.

V

Les Français disent des Saxons :
V'là ce que j'appell' de jolis garçons,
Ils ne font pas tant de façons ;
Lusace à leur tête (01)
Les mène à la crête,
Tout droit pour prendre six canons :
V'là ce qu'j'appell' de jolis garçons.

VI

Jolicoeur a dit : Par ma foi !
V'là ce qu'j'appell' un fils de roi,
Il prit du canon tout comme moi.
Madame la Dauphine
Ne fera pas, je crois, la mine
En apprenant tout ce que je vois :
V'là ce que j'appell' un fils de roi !

VII

Papa Chevert ne s'y prend pas mal,
V'là ce que c'est qu'un général.
Si le roi le fait maréchal
Je parie que toute l'armée,
Sur sa renommée,
Au feu marchera comme au bal :
V'là ce que c'est qu'un général.

VIII

Fallait voir nos braves hussards
Sabrer les escadrons épars,
Faire galoper leurs étendards,
Prendre dans les villages
Canons et bagages,
Et pousser au c.. ces fuyards :
V'là ce que c'est que nos hussards.

 

AUTRE, sur l'air Du haut en bas.

I

A Lutzelberg
Gardez-vous bien de nous attendre
A Lutzelberg,
Prenez bien garde, monsieur d'Auberg,
Car le Chevert, qui n'est pas tendre,
A certaine revanche à prendre (02)
A Lutzelberg.

II

A votre avis
Les Saxons n'ont point d'escopettes (03),
A votre avis
Ils n'ont qu'un fusil entre six ;
Messieurs, mettez mieux vos lunettes :
Combien ont-ils de baïonnettes
A votre avis ?

III

Brave Fastro,
Si d'Auberg n'est pas sur ses gardes,
Brave Fastro,
Nous lui donnerons le ratro,
Mais pour tous, quoi que tu hasardes,
Tu ne craindras plus les nasardes (04),
Brave Fastro.

 

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Note 01: Ils attaquèrent les ennemis, sur une montagne d'un accès difficile.

Note 02 : On sait que ce général fut battu lors du passage du Rhin.

Note 03 : Les ennemis avaient persuadé à leurs troupes que les Saxons n'avaient qu'un fusil entre six, et les Saxons les ont Chargés à coups de baïonnettes, mis en fuite. et pris six pièces de canon.

Note 04 : Ce général eut le nez abattu d'un coup de sabre et fut fait prisonnier.