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Source : Grimoard - Lettres et mémoires choisi parmi les papiers originaux du Maréchal de Saxe - T.5, p.299

MÉMOIRE.

L'usage est établi dans les troupes Françaises de supporter le feu de l'ennemi dans une attaque ou bataille, sans branler de la place, ou en marchant à l'ennemi, et l'on est persuadé que l'on doit, à cette manoeuvre, le succès de nos entreprises militaires.

Je supplie très-humblement qu'il me soit permis de dire naïvement ce que je pense, sur le faux que je trouve dans cet usage ; si je me trompe, mon intention peut me tenir lieu d'excuse.

On dit que le principe sur lequel on se fonde, est que l'ennemi ayant jetté son feu, en est dépourvu ; qu'alors, ce qui reste de Français, n'ayant plus de feu à essuyer, va, comme une troupe de Césars, terrasser à coups bayonnette, tout ce qui s'oppose à sa noble fureur. Comment cette idée a-t-elle pu passer pour un principe, et s'accréditer assez pour avoir des partisans ? Je vais tâcher de le combattre par des raisons qui m'ont paru convaincantes.

Tous les Généraux n'ont pas réussi par cette pratique ; ceux qui s'en sont bien trouvés, doivent leur bonheur au courage déterminé, ou, pour ainsi dire, à une sorte de désespoir qui s'empare de l'esprit de ceux qui restent pour combattre. Il y entre aussi le point d'honneur, l'amour du soldat, accompagné d'une prévention en faveur du Général, et de la confiance dans la solidité de ses projets, pendant que, du côté de l'ennemi, il faut que la surprise de notre air menaçant et furieux, lui glace le sang et le rende immobile.

Les ennemis de la France ont ordinairement des Généraux qui sont parvenus à ce grade, après avoir passé par tous les degrés militaires, d'où suit absolument l'expérience consommée. Or, si aucun d'eux ne se sert du principe en question, il doit être condamné, donc, c'est à la terreur et à la pesanteur de leurs troupes, ainsi qu'à la bravoure et à l'agilité des nôtres, que nous devons nos victoires ; mais quelles victoires, grand Dieu ! le prix du sang qu'il nous en coûte paie trop cher ces lauriers couverts d'un si grand deuil !

Ce prétendu principe n'est qu'une prévention de tradition ou un entêtement ; car citer nos victoires pour témoins en sa faveur, est une preuve que c'est un entêtement, puisqu'on peut leur opposer nos défaites et nos pertes considérables dans nos avantages mêmes.

Je demande si le Français sera moins brave, après avoir tiré le premier, ou après avoir fait feu pour feu, que sans avoir tiré. Il n'est pas possible que l'on dise oui ; le désordre de nos troupes en pareilles et trop fréquentes occasions, convainquent du contraire ; il n'est pas douteux que quiconque soutiendroit l'affirmative, ne pourroit obéir qu'avec la plus grande répugnance, et seulement par le pur point d'honneur : si on lui ordonnoit de se planter comme un piquet, quoiqu'à la tête d'une troupe égale à celle qu'il auroit en front, de laquelle il faudroit recevoir les décharges sans riposter ; la mort et le sang à ses côtés, les plaintes des mourans et blessés, sont bien plus propres à inspirer la terreur et le trouble dans l'ame, que l'augmentation du courage et de la bravoure. L'Officier ne doit-il pas s'impatienter, de ne point voir arriver l'instant où il lui sera permis de défendre sa vie contre un ennemi qui le tire comme un lièvre, qui lui abat à chaque décharge une quantité de ses égaux et de soldats, et ces derniers peuvent-ils se persuader de battre un ennemi qui devient supérieur à chaque décharge ? Ce feu, qu'il faut recevoir de sang froid, cette destination à 1a mort, sans oser rien faire pour l'éviter, s'en défendre, ou la donner par représailles, sont de puissans motifs pour nous rebuter, et finalement tourner le dos à un ennemi, que le commandement même des Généraux Français favorise si ouvertement, et dont nos ennemis ne manquent pas de profiter.

Ces deux corps parallèles sont égaux en nombre et armés de même. Le corps AB fait trois décharges sur le corps CD, qui marche ou ne marche pas en avant sur le corps AB. Ne marchant pas, ou après avoir marché, CD est moindre que AB, de tout le total des tués et blessés par les trois décharges de AB ; si AB a gagné du terrain à chaque décharge, il se trouve à portée d'enfoncer le corps CD, son inférieur, qui n'a pu être sans dérangement, et un mouvement altéré de la règle par le resserrement nécessaire à cause des morts et blessés ; CD ainsi diminué, occupe un terrain moindre que AB, ou, s'il est aussi étendu, il n'a pas tant de hauteur ; il peut donc être attaqué de front et sur ses flancs dans le premier cas, et culbuté dans le second. Si l'on me cite de pareilles occasions, où le Français, malgré ses inconvéniens, et sans tirer un coup de fusil, n'a pas laissé de marcher à l'ennemi, et que pendant sa marche, il a essuyé trois décharges, la dernière à dix pas de distance, après laquelle il s'est précipité sur AB, qu'il a enfoncé et détruit par rangs avec la seule bayonnette ; je dirai que l'ennemi a manqué le commandement, a été effrayé de l'espèce de rage du Français, que les uns se sont laissés tuer ou blesser sans se défendre, comme stupéfaits et immobiles, et que le reste s'est sauvé ; mais l'ennemi se retire, après nous avoir tué l'élite de nos troupes, et sa perte causée par notre rage, ne surpasse pas, ou de fort peu, la nôtre ; qu'il se remet aisément de sa défaite et revient à la charge. Occupés de nos morts et de quelque butin, nous ne pouvons suivre l'ennemi ni profiter de la victoire. Maintenant voyons, par l'égalité de toutes choses entre les deux corps, ce qui doit arriver. CD, corps Français s'approche à la portée du fusil, le Commandant voyant que AB va tirer, fait faire sa première décharge, et reçoit, en marchant, la première de AB ; mais elle est moindre, numériquement de celle du corps CD, de tout le nombre des morts et blessés par l'effet de notre première décharge. I1 arrive un plus grand avantage à notre seconde décharge, qui s'augmente aussi proportionnellement à la troisième ; alors le corps CD, qui se sent supérieur, par la raison qu'il a ébranlé l'ennemi, dont le courage n'a pu être refroidi, ayant été comme nourri et entretenu par l'action de sa marche et de son feu, qui n'a pu être distrait par l'inaction et l'objet d'une mort presque sûre, ne peut-il pas tomber avec plus de force sur l'ennemi, étant plus nombreux et animé, et avec plus de certitude de la victoire, que de la façon usitée ? cela me paroit démontré.

Si par cette manoeuuvre usitée, toute meurtrière qu'elle est, nous ne laissons pas quelquefois, (avec les restes de ces assasinats auxquels nous donnons lieu), de vaincre des ennemis supérieurs, combien n'approcherions-nous pas de l'infaillibilité de la victoire dans les combats et batailles, puisque nous conserverions la tête et le complet au possible ?

AXIOME.
                    Plus de morts, moins d'ennemis.

CONSEQUENCE.
                    Donner la mort et l'éviter.

S. M. Prussienne connoît, par expérience, cette vérité sans replique ; ses troupes tirent, à temps fixé, beaucoup plus de coups qu'aucunes autres troupes du monde, d'où il résulte que ce Prince a pu gagner des batailles avec un nombre inférieur, ce qui est effectivement arrivé. Donc, en pratiquant cette méthode, nous aurions les avantages que procure la nouveauté ; sur-tout l'ennemi ne s'y attendroit pas.

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