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Source : Grimoard - Lettres et mémoires choisi parmi les papiers originaux du Maréchal de Saxe - T.5, p.305

Examen des raisons qui peuvent déterminer à ordonner que les escadrons de cavalerie combattront sur deux ou trois rangs.

Depuis 1720, dans les différens temps où le Roi s'est préparé à faire la guerre, ses escadrons de cavalerie ou de dragons ont été composés de 135, 160, 140 et 150 cavaliers ; on ne peut attribuer une variété si marquée, qu'à la volonté de les faire combattre à la première époque sur deux rangs, et ensuite sur trois, ou aux différens avis de ceux qui ont influé sur les affaires militaires, dont les uns ont voulu, sans trop augmenter la dépense, mettre la cavalerie française au pair de celle des ennemis, et avoir le même nombre d'escadrons, mais plus foibles.

Les autres, sans faire attention à la dépense, ont proposé des escadrons plus nombreux que ceux des ennemis, les croyant plus forts sans pourtant en diminuer le nombre, eu égard à la quantité.

Enfin, les derniers ont eu pour règle qu'un escadron français pouvoit, à nombre égal, se mesurer contre un escadron ennemi, et qu'il étoit plus à propos d'avoir même nombre d'escadrons, et à force égale, ce qui diminueroit la dépense de la cavalerie d'un huitième.

Ce dernier principe paroît le plus convenable, lorsque l'on consulte la totalité du système, ainsi que doit le faire celui qui règle, d'une main sage et juste, les différentes parties d'un Etat.

Car si on n'avoit égard qu'au seul avantage de la cavalerie , il seroit plus desirable d'avoir 300 escadrons à 160 hommes chacun (01), que d'en avoir le même nombre à 135 ou à 140 hommes.

En supposant la détermination prise d'avoir, à la guerre future, des escadrons de 140 maîtres, ainsi qu'ils ont été pendant cette dernière guerre, il faut, d'après cette supposition, examiner quelle est la juste proportion du front d'un escadron, et s'il convient mieux de faire combattre la cavalerie sur deux rangs, ayant un plus grand front, ou sur trois, présentant un font un peu moins étendu.

L'on croit pouvoir avancer que la juste proportion du front d'un escadron, doit être de 45 à 50 hommes ; au-delà de ce nombre il a peine à marcher ensemble sans flottement, à former un corps solide et impénétrable ; moins étendu, il est exposé à être débordé et pris en flanc, à quoi il faut ajouter, qu'un escadron sur trois rangs au-dessous de 40 hommes de front, ne peut plus se rompre par compagnies, mouvement très-utile, et fréquemment usité à la guerre.

D'après ce principe, (que l'on ne croit pas qui doive trouver de contradicteur), on jugera facilement qu'un escadron à 140 hommes peut à peine, le jour qu'il entré en campagne, former un front de 45 hommes sur trois rangs à quelle diminution ne doit-on pas s'attendre au bout d'un ou deux mois de campagne, par désertion, par maladie ou autres accidens, sans compter les détachemens indispensables, lorsque l'on s'approche de l'ennemi pour le combattre ?

Cette réduction plus ou moins forte, réduira les escadrons à 100 ou 110 cavaliers, ainsi qu'elle a apparence de faire combattre ou manoeuvrer sur trois rangs des escadrons qui n'auroient pas 36 cavaliers de front ? Les premiers qui s'appercevront de cette impossibilité, se mettront en bataille sur deux rangs ; d'autres moins éclairés resteront sur trois, diversités également préjudiciables dans les marches, où les escadrons ne pourront plus suivre leurs chefs de file, et dans les campemens, puisque les divisions ne seront pas égales.

Il est impossible de régler juste, en réglant uniformement le front d'un camp ou d'un champ de bataille ; ce désordre arrivera cependant, et le mieux que l'on puisse espérer, est que le Général y remédie, en ordonnant au bout d'un mois ou deux de campagne, que la cavalerie se formera pour combattre sur deux rangs ; si cette nécessité est reconnue indispensable au bout d'un mois ou deux de campagne, ne seroit-il pas prudent de la prévenir, en réglant pour toujours, et d'une façon invariable, le front d'un escadron, et qu'il fût le même en entrant en campagne, qu'il sera au bout de deux mois ; et pour y réussir on propose de fixer le front d'un escadron à 48 cavaliers, à raison de 12 par compagnie par chaque rang, ce qui rend les divisions égales, propres à toutes les sections, convenables pour rompre les escadrons dans les marches.

L'excédant des 96 cavaliers qui composeront invariablement l'escadron sur deux rangs, formeroit une petite troupe; l'escadron totalement complet, elle ne seroit que de 40 cavaliers, suivant le nombre d'hommes détachés ou esclopés, laquelle, dans tous les cas, marcheroit derrière les escadrons, et dans le moment du combat, sortant par les intervalles de la droite de l'escadron de l'aîle droite, et par la gauche des escadrons de l'aile gauche, attaquerait en flanc les escadrons des ennemis, et les chargeroit en queue dans leur retraite, pendant que le corps de l'escadron suivroit en bon ordre.

On ne s'est point servi de cette petite troupe pendant la dernière guerre, à cause de la foiblesse des escadrons, que l'on desiroit toujours former sur trois rangs ; cette petite troupe, ainsi détachée, a été mise en usage fort utilement dans bien des occasions, ainsi cet établissement uniforme, invariable, ne seroit point une nouveauté, et ne peut tirer à conséquence, quand même les ennemis, dont les escadrons sont ordinairement à 150, compris les Officiers, seroient demeurés sur trois rangs ; car dans ce cas non-seulement ils seroient débordés par le front des escadrons français (02), mais encore par la petite troupe dont on vient de parler ; mais il y a tout lieu de croire que les ennemis, qui n'ignoreront pas long-temps notre façon de combattre, s'y conformeront, en étendant le front de leurs escadrons, pour présenter un front égal à ceux du Roi, qui, en y comprenant les Officiers, sont plus forts de quatre hommes par escadron que ceux des ennemis.

Malgré les raisons que l'on vient de donner, pour montrer la nécessité de combattre sur deux rangs, on ne peut disconvenir qu'un escadron de cinquante hommes de front, sur trois de hauteur, n'ait plus de poids et de nerf, qu'un escadron de cinquante hommes de front sur deux de hauteur (03) ; nos pères nous ont conservé cette vérité par un ancien proverbe : Dieu est pour les gros escadrons ; c'est pourquoi les Réitres, qui sont les premiers qui aient combattu en escadrons, et de qui nous avons appris cette manière de combattre, avoient des escadrons de deux et de trois cens hommes ; mais, puisque cette méthode est changée chez nos ennemis, et que le Roi a jugé à propos pendant la dernière guerre, de fixer le nombre d'un escadron à cent quarante cavaliers, il paroît que ce n'est plus une affaire de choix de combattre sur deux ou trois rangs. Les carabiniers ont toujours combattu sur deux rangs, à leur exemple, plusieurs régimens ont voulu combattre pareillement sur deux rangs. Pour mettre les escadrons en état de combattre toute la campagne sur trois rangs, il faudroit qu'ils fussent comme à la guerre de 1733, de cent soixante hommes, et qu'une nécessité indispensable oblige à ne combattre que sur deux rangs, composés de quarante-huit maîtres chacun : nombre suffisant et propre, comme il a été dit ci-dessus, à toutes les sections desirables, par vingt-quatre, par douze, par six et par quatre.

Pour plus grande intelligence de ce qui vient d'être expliqué ci-dessus, on a cru convenable de donner ci-après le plan de trois escadrons, ordonnés sur deux rangs, les Officiers, excepté le Commandant, étant dans le rang.

Le premier A, est en bataille ; le second B est en colonne, ayant fait marcher les droites de chaque compagnies.

Le troisième C, est en colonne, ayant fait marcher les gauches de chaque compagnie ; les Capitaines ainsi placés entre les divisions de leur droite ou de leur gauche, marchent et se trouvent par conséquent toujours du coté de l'ennemi, à portée d'en observer les mouvemens et de les prévenir, ce qui ne seroit pas, si les Capitaines faisoient partie de la compagnie, et y étoient invariablement attachés.

Il est juste aussi de rendre compte d'un nom inconnu dans les troupes du Roi, et dont il est parlé dans la légende ci-contre : Capitaine-Maitre, le cavalier du Capitaine, lequel doit toujours marcher derrière lui ; sans cela le premier et le second rang de l'escadron seroient inégaux, le second rang ayant trois hommes de moins.

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Note 01 : Ils sont à 154, y compris les Officiers.

Note 02 : On croit savoir que dès-à-présent, le front des escadrons autrichiens est de 48 cavaliers au moins ; c'étoit l'usage à la dernière guerre qu'ils avaient apparemment adopté, parce qu'ils ne pouvoient pas combattre sur trois rangs, à cause de la foiblesse de leurs escadrons.

Note 03 : Alors les hommes d'armes, qui composoient la cavalerie Française, se mettoient en bataille sur un seul rang, et pour avoir l'espace pour prendre carrière, ils formoient deux ou trois rangs à cent cinquante pas l'un de l'autre, ce qui faisoit une seconde et trosième ligne, mais toujours sur un rang.

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