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CHARLES VII ET LES REFORMES DE L’ARMEE FRANCAISE
(1445 ~ 1461)

Ph. EVRARD

Ce texte était le premier d'une série d'articles publiés dans les numéros 20 à 25 du "Messager", revue de la Fédération Française de Jeu d'Histoire (F.F.J.H.).

En 1444, une trêve met provisoirement fin aux affrontements opposant Français et Anglais dans le royaume de France. Le roi de France, Charles VII, va alors en profiter pour réorganiser son armée et rétablir l’ordre dans les pays de son obéissance en mettant fin aux ravages causés par les compagnies d’écorcheurs. Il réalisera ainsi une réforme qu’il envisageait depuis plusieurs années déjà.

En effet, en 1439, le conseil royal adopta l’ordonnance du 2 novembre « pour obvier et donner remèdes aux pilleries et vexations des gens d’armes »[1] : le roi aura seul le droit de conférer ou d’enlever les grades. Il choisira un certain nombre d’hommes d’armes pour la conduite de la guerre, et ceux là seuls seront reconnus pour capitaines royaux. Ces capitaines seront seuls habilités à lever des gens d’armes. Pour éviter les désordres habituellement commis par les compagnies d'écorcheurs, le roi décide « de mectre tous ses cappitaines et gens d'armes en garnison es places des frontières, chacun homme d'armes a trois chevaulx et deux archiers pareillement trois chevaulx et non plus »[2]. Si les troupes quittent les garnisons qui leurs sont affectées, les paysans sont autorisés à courir sus aux pillards comme ils le feraient aux ennemis « par voie de fait et force d’armes »[3]. De plus, « chacun capitaine ou lieutenant sera tenu de répondre des excès, maux et outrages commis par ceux de sa compagnie », délits qui seront jugés par la justice civile et non par la justice militaire, suspecte de trop d’indulgence vis à vis des militaires. Plus d’incendie, de pillage, sous peine « d'encourir crime de lèze-majesté..., d’estre privé et débouté, de tous honneurs et offices publics, et de tout droits, et premièrement de noblesse, et de confiscations de corps et de bien ». Dans cette ordonnance, afin que la punition soit systématiquement appliquée, le roi s’interdit le droit de grâce. L’ordonnance prévoit ensuite les moyens de solder ces troupes, interdisant aux nobles de tailler les habitants de leurs domaines, droit qui passe alors à la couronne.

Cette ordonnance ne fut pas du goût des chefs de guerre et des nobles. L’ordonnance les privait de beaucoup de leurs privilèges et de l’indépendance dont ils jouissaient. Comme cela était prévisible, la noblesse s’agita. Des troubles éclatèrent un peu partout, réunissant contre le roi le dauphin Louis et la plupart des chefs de guerre qui l’avaient servi jusque là. Cette révolte, plus connue sous le nom de Praguerie, fut réprimée par Charles VII avec la plus grande énergie. Ces troubles empêchèrent cependant la mise en application de cette ordonnance. En 1444 une trêve est signée avec l’Angleterre. Le roi se débarrasse alors pour un temps des écorcheurs en les envoyant, au nombre de 20000, en Alsace contre les Suisses pour le compte de l’empereur d’Allemagne pendant que lui même met le siège devant Metz. C’est seulement en 1445, après s’être secrètement entendu avec les principaux chefs de guerre (amnistie de tous les crimes passés en échange de la promesse de reconduire tous les routiers non retenus chez eux sans désordres), qu’il peut enfin réaliser les réformes qu’il projetait.

LES TROUPES PERMANENTES

L’essentiel des troupes permanentes est constitué par ce que l’on appelle « l’ordonnance ». Elles sont essentiellement formées de cavalerie et servent le roi en temps de paix comme en temps de guerre. Seules ces troupes sont autorisées en temps de paix, les autres, privées de toute existence légale, devenant alors de véritables hors-la-loi.

Les compagnies de grande ordonnance :

C’est en février ou mars 1445 que « le Roy ordonna en ladicte ville de Nancy que tous les gens d’armes qui avoient esté en Allemaigne et devant Mets feroient leurs monstres, et des mieulx en point et plus gens de bien on retenroit XVc hommes d'armes, XVc coutilleurs et IIIm archiers sur tous lesquels il mit cappitaines »[4]. Les grands seigneurs indociles sont ainsi brusquement remerciés, les chefs de guerre médiocres sont licenciés par dizaines, et les gens d’armes non retenus par le roi sont reconduits dans leurs foyers et amnistiés. Les hommes retenus sont « logez par les villes de ce royaume et norrir et payer des biens du peupple »[5]. La solde est alors payée, pour une grande partie en nature, ce n’est que plus tard que sera crée la « taille des gens de guerre » qui permettra de les solder en argent. Les troupes sont tenues de rester dans leurs villes de garnison et ne peuvent les quitter que sur ordre du roi.

Ces troupes, retenues et sélectionnées par le roi, sont organisées en lances fournies ou garnies « qui estoit lui [l’homme d’arme], son page, gros varlet, II archiers et ung coutilleur »[6]. Cette lance fournie permet d’établir, sur le modèle anglais, un rapport constant entre gens d’armes et gens de trait (le rapport dans l’armée anglaise était d’une lance pour trois et non pour deux archers). Si le texte de l’ordonnance initiale de 1445 avait été conservé, le nombre de lances fournies, celui des compagnies prévues et le nom des capitaines retenus à cette date seraient aisément connus. Les textes narratifs d’époque donnent le chiffre de 1500 lances fournies, chiffre cité dans de nombreux documents comme s’il s'agissait d’un fait de notoriété publique. Certains textes (Berry, Basin...) précisent même que ces lances fournies étaient organisées en 15 compagnies de cent lances. Un acte royal du 25 avril 1446 évoque cependant la nécessité d’entretenir, jusqu’à la conclusion de la paix, 1500 lances pour la Languedoïl et 500 pour la Languedoc, sans compter les troupes établies aux frontières de Normandie et de Guyenne. Il semble probable que dans les premières années de l’ordonnance, l’effectif se soit élevé, en une ou plusieurs étapes, jusqu’à un chiffre compris entre 1800 et 2000 lances fournies. C’est à ce niveau qu’ont dû se situer les effectifs des forces permanentes employées par Charles VII pour reconquérir la Normandie et la Guyenne entre 1450 et 1453.

L’ordonnance de 1445 ne définit pas seulement l’organisation et la composition de l’armée. Elle précise également l’équipement dont devront être pourvues les troupes : « C’est assavoir les hommes d’armes, montez de chacun trois chevaulx pour eulx, leur vallet et ung paige, tous armez de cuirasses, harnois de jambes et sallades, dagues et espées garnies d’argent et lances que portaient les paiges d’un chacun et estoit le dit vallet armé de sallade, brigandines, jacques ou hauberjon et haiche ou guisarme, et avoit chascun des diz hommes d’armes pour lance deux archiers a cheval armés le plus de brigandines, harnois de jambes et sallades, dont plusieurs estoient garnies d'argent, et du moins avoient tous jacques ou bons haubergons »[7]. Quant aux épées, « les archiers les portent longues, tranchans comme rasouers et sont a deux mains, et ont dagues plus longues que les hommes d’armes ne les coutilleux, et tranchent aussi comme rasouers »[8]. En ce qui concerne les coutilliers, si certains sont armés, comme le signalent Berry ou Chartier, d’une hache ou d’une guisarme, beaucoup « portent vouluntier en leur main une faczon de dardres qui ont le fer large que l'en appelle langue de bœuf »[9].

Après avoir vu l’organisation et l’équipement des troupes d’ordonnance, voyons ce qu’il en a été au niveau des capitaines. En 1444, un premier projet qui ne fut pas exécuté, prescrivait la création de 13 compagnies sous seize capitaines, plus une quatorzième pour la garde du corps, confiée à quatre capitaines. Les deux tiers des capitaines prévus en 1444 ne seront pas retenus en 1445, et seuls 2 des capitaines retenus en 1445 (Robert de Flocques et Xaintrailles) avaient déjà la charge de gens d’armes en 1439. Si l’ordonnance de 1445 a été perdue, une ordonnance du 5 janvier 1446 donne le commandement (noms marqués d’une astérisque), les effectifs, et l’implantation de 1463 lances fournies. La documentation d’époque permet de recouper la plupart de ces noms et de compléter la liste (pour un total de 1614 lances fournies : on arrive ainsi à 28 capitaines aux commandements étonnamment inégaux, bien que 10 d’entre eux aient commandé le chiffre théorique de cent lances. Ces capitaines sont les 2 maréchaux de France, Philippe de Culant* (Berrichon) qui commanderait, d’après cette ordonnance, le chiffre inhabituel de 113 lances et André de Laval-Lohéac* (Breton), ce dernier capitaine de 60 lances. 10 capitaines de cent lances : Charles, duc de Bourbon, Poton de Saintrailles* (Gascon), Jean d’Estouteville*, seigneur de Torcy (Normand), Joachim Rouaut* (frontière de la Picardie et de la Normandie), Robert de Flocques* (Normand), Arnaud-Amanieu d’Albret*, seigneur d’Orval (Gascon), Pierre (de) Louvain*, vicomte de Berzy (originaire du Velay), Pierre de Brézé*, seigneur de la Varenne (Angevin), Regnault du Dresnay* (Breton), et Geoffroy de Couvran* (Breton). Jean de Bueil* commandait 80 lances, le sire de Beauvau (Angevin) 80, Charles de Culant*, le frère du maréchal, 70 (d’après certains chroniqueurs, il aurait commandé 100 lances), Robert Coningham* (Ecossais) 40, Robin Pettylow* (Ecossais) 40, Boniface de Valpergue* (Lombard) 30, Martin Gracie* (Espagnol) 30, Tristan l’Hermite (prévôt des maréchaux de France) 21, Adam de la Rivière* (Breton) 20, Etienne de Lespinasse 20, Galéas Jambe 10. Avec un nombre indéterminé d’hommes d’armes et d’archers: Olivier de Coëtivy (Breton), Guillaume de Rosnyvinen (Breton) et Olivier de Broons (Breton). Enfin, les 2 capitaines de la garde du corps du roi, les Ecossais Nicole et Cristye Chamber.

Bien que les capitaines prêtent serment de servir le roi « bien et loyallement, envers tous et contre tous, sans nul excepter, soit leur seigneur naturel ou autre quelconque », d’être prêts à « aller et faire tout ce qu’il playra au roy leur ordonner et commander » et de ne pas se mettre au service « de quelque prince, seigneur ou autre, quel qu’il soit, pour quelque chose que puisse survenir, sans le congé et bon plaisir du roy », les membres du conseil participant à l’élaboration du texte de l’ordonnance s’arrangent pour obtenir des compagnies pour leurs protégés (les Bretons et T. l’Hermite pour Richemont, les Gascons et P. Louvain pour le comte de Foix, les Angevins pour le duc d’Anjou, Rouaut et Bueil pour le Dauphin...). Ces grands personnages, s’ils ne réclament rien pour eux (la charge pouvait sembler être trop insignifiante pour l’époque et les aurait obligé à quitter la cour), espèrent cependant obtenir le « gouvernement » de plusieurs de ces compagnies en cas de campagne, leurs protégés servant sous eux.

Pas un instant, il ne sera question de supprimer l’ordonnance du roi, même lorsque le danger anglais se sera éloigné. Si, au début, on a tenu à faire croire aux contribuables qu’elle avait un caractère provisoire, il est probable que, minutieusement préparée et appliquée, elle avait dès le début un caractère définitif dans l’esprit du roi et de ses conseillers : en 1461, année de la mort de Charles VII, les comptes du trésorier des guerres, Antoine Raguier, donnent un total de 1729 lances fournies commandées par 34 capitaines dont 8 ont la charge de cent lances.

La maison du roi :

En 1444, une ordonnance de Charles VII prévoyait la création d’une compagnie de 100 lances et 200 hommes de trait pour la garde du corps. Cette ordonnance ne semble pas avoir été suivie d’effet. Il a simplement existé une compagnie d’écossais comptant, à partir de 1446, 26 hommes d’armes et 71 archers. Cette compagnie subsista pendant toute la fin du règne. En 1459, elle était forte de 31 hommes d’armes et 78 archers, divisés en deux corps : l’un composé des hommes d’armes et de 51 archers, l’autre de 25 archers. A partir de 1447 apparaissent à coté d’eux un groupe de 20 archers et 4 cranequiniers (peut-être allemands) et un troisième groupe de 24 archers français. La garde du corps s’élève donc, au cours des 15 dernières années du règne de Charles VII, à 26 à 31 hommes d’armes et 124 à 126 gens de trait.

Il est également possible que, dès le règne de Charles VII, un certain nombre de gentilshommes (22 en tout) aient été retenus au service du roi, pouvant être à l’origine des hommes d’armes de la compagnie du roi qui apparaissent en 1466.

La petite ordonnance :

La cavalerie crée par l’ordonnance de 1445 rendra les plus grands services à la reprise des hostilités. Elle n’est cependant pas suffisante car il faut défendre les provinces qui viennent d’être reprises aux anglais contre leur éventuel retour. Des troupes de garnison, installées en permanence dans ces provinces, prennent la suite des « establies » qui, à travers toute la guerre de Cent Ans, ont défendu les régions menacées et protégé les frontières en occupant les places fortes. C’est d’elles que se soucient d’abord les ordonnances qui, de 1439 à 1444, précèdent et préparent la réforme de 1445. Ces troupes de garnison, destinées à toujours résider dans un lieu donné et à ne pas participer aux campagnes militaires actives sont rapidement désignées sous le nom de « gens de guerre à la morte paye », (le nom de « petite paye » restera également longtemps en vigueur).

A l’origine, en 1450, un système comparable à celui de la grande ordonnance est adopté : une garnison est composée d’un certain nombre de lances fournies, comptant chacune un homme d’armes et deux archers, tous à cheval. L’homme d’armes ne dispose pas de coutillier et doit se contenter d’un page ou d’un valet, les archers n’ayant pas d’auxiliaire. Dès octobre 1452, les archers perdent leurs chevaux et les hommes d’armes n’en ont plus qu’un. Il est donc probable que, dans les dernières années du règne de Charles VII, les troupes de garnison ne comptent plus qu’un tiers de combattant à cheval, proportion qui devait diminuer par la suite.

L’apparition et la répartition des mortes payes indique très bien leur rôle : elles apparaissent dès 1451 dans la Normandie devenue française (environ 550 combattants) et à partir de 1454 en Guyenne (environ 350 combattants). Elles continueront d’apparaître dans les provinces au rythme de leur annexion par le royaume de France.

LES TROUPES NON PERMANENTES

Pendant la 2e moitié du XVe siècle, si le roi veut se procurer des renforts temporaires, il a recours à un certain nombre d’obligations militaires auxquelles sont astreints ses sujets. A partir du règne de Charles VII, la monarchie va s’efforcer d’organiser et de contrôler les gens de guerre dont elle compte se servir en cas de nécessité. Ces efforts vont, dans un premier temps, affecter principalement l’arrière-ban et les francs-archers. De véritables réserves organisées apparaissent alors, dont le principal avantage est de coûter peu cher à la couronne tout en lui procurant les renforts indispensables.

Les francs-archers :

Avant 1448, l’infanterie du roi de France était composée de compagnies d’archers et d’arbalétriers étrangers et de contingents fournis par les villes et les communes. Ces contingents étaient de valeurs très inégales et souvent (pour ceux fournis par les villes) de piètre qualité. C’est pour tenter de remédier à cet état de fait que sera créée la milice des francs-archers. Les milices communales seront conservées (elles peuvent être utiles en cas de siège), ainsi que les confréries qui fournissent en général de très bons tireurs.

Le 28 avril 1448 est promulguée une ordonnance royale ordonnant « qu’en chacune des paroisses de notre royaume y aura un archer qui sera et se tiendra continuellement en habillement suffisant et convenable de salade, dague, épée, jacque ou hucque de brigandine (...) et seront appelés iceux les francs-archers »[10] : La milice des francs-archers est née. Cette ordonnance est corrigée et complétée en 1451 et « dans toutes les villes, places fortes et plat pays, chaque groupe de cinquante feux devait fournir un homme idoine par sa taille, sa vigueur et son adresse. Il serait armé et pourvu d’un équipement au frais de ces cinquante feux...Cependant, pour que, dépourvus de solde ou d’un avantage quelconque, ils ne fussent pas, du fait de ce service militaire, plus chargés que les autres, ils furent exemptés des collectes et tailles royales »[11].

Les francs-archers sont indiscutablement une armée de pauvres. Ils n’en sont pas pour autant mal équipés : leur habillement et leur équipement sont prévus par les ordonnances royales, et, le cas échéant, la monarchie n’hésite pas à fournir des brigandines pour leur équipement. Celui-ci est très proche de l’équipement des archers de l’ordonnance, quoique souvent de qualité inférieure. Sur le plan de l’armement, cette milice fournit, au cours des 15 années suivant sa création, des archers ou des arbalétriers, selon les possibilités et les habitudes locales[12]. L’absence des registres généraux du roi ne permet pas de connaître avec précision les effectifs des francs-archers. Le chiffre de 8000 hommes est parfois cité dans des textes narratifs d’époque. Des documents comptables de 1462 (prévisions d’effectifs pour le siège de Perpignan) permettent de penser que ce chiffre est effectivement très proche de la réalité. Les francs-archers sont organisés en bandes de 400 à 500 hommes. Ces compagnies sont extrêmement structurées, articulées en unités plus petites (chambrée, dizaine, quinzaine, soixantaine, centaine) et comprennent un ou deux trompettes. Il s’agit donc vraiment d’une force armée organisée et non d’un ramassis anarchique.

Cette tentative de créer une infanterie solide constitue une véritable innovation pour l’époque. L’infanterie est alors considérée comme d’une importance tout à fait secondaire. Jean de Bueil le fait très bien comprendre qui déclare : « les gens à cheval doivent assaillir et les gens de pié doivent attendre ». Il estime que l’infanterie ne peut rester unie dans sa marche et ne peut donc prendre l’offensive. Cette milice des francs-archers ne constitue sans doute alors qu’une institution accessoire à coté des compagnies d’ordonnance. L’institution ne tient cependant pas ses promesses et, si elle a, jusqu'à la fin de la guerre de 100 ans, fourni de bons combattants, ces troupes seront par la suite, dans l'ensemble, de médiocre qualité[13]. L’exemption de la taille dont bénéficient les francs-archers attirera souvent d’étranges combattants, témoin ce franc-archer qui déclare que « se le royaume de France devoit êstre perdu pour y mectre un clou, il ne lui mectroit pas ».

Le ban et arrière-ban :

Au début du XVème siècle, le roi de France pouvait réunir l’ensemble des nobles et possesseurs de fiefs de son royaume, soit par une « semonce générale » ne s’adressant qu’à eux, soit « par manière d’arrière-ban ». Cette dernière convocation visait à obtenir le concours de tous ceux ayant « puissance de s’armer », c’est à dire ayant la possibilité matérielle de s’équiper et de se battre ainsi que l’aptitude physique à la guerre.

Le ban et arrière-ban procure, en France, presque essentiellement des combattants à cheval. Dans ceux-ci, on distingue d’une part les hommes d’armes, équipés du harnois complet, disposant de deux ou trois chevaux et d’un ou deux auxiliaires, d’autre part les brigandiniers, moins bien protégés et n’ayant qu’un cheval. Parmi ces derniers, on peut compter, dans des proportions variables selon les régions, des archers, des arbalétriers, des vougiers, des guisarmiers, des javeliniers, des demi-lances[14].

En 1448 ou 1449, une ordonnance royale est promulguée pour contraindre tous ceux qui, tenant du roi ou d’autre seigneurs des fiefs et terres nobles, n’avaient pas coutume de suivre les armées. Elle fait suite à une autre ordonnance dans laquelle le roi souligne qu’en cas de besoin les nobles et autres personnes tenant de lui en fief et arrière-fief, doivent le servir et défendre la chose publique à cause de leurs biens et de leurs privilèges nobiliaires.

Désormais, Charles VII entend recruter ses gens parmi ses sujets comme il le fait pour les francs-archers, et obliger chaque noble et tenant fief et arrière-fief à le servir. Des commissaires sont envoyés dans chaque baillage et sénéchaussée et chargés de faire prêter, à tous ceux tenant fief ou arrière fief du roi ou d’un autre seigneur, le serment d’être prêt dans un délai de six mois et de s’équiper en fonction de leurs ressources (les noms des récalcitrants étant communiqués au roi). Des gages sont prévus pour ceux qui servent le roi, les tarifs variant en fonction de l’équipement et non plus des distinctions sociales : les nobles peuvent en effet servir non seulement comme homme d’armes (2 chevaux et un valet sont autorisés. Le noble peut également amener avec lui 2 gens de trait), mais aussi comme archer ou arbalétrier, à cheval ou à pied. Le roi espère sans doute ainsi obtenir un rapport entre gens d’armes et gens de trait comparable à celui de l’ordonnance. Il préfère de toute façon avoir à son service un archer convenablement équipé qu’un homme d’armes qui le sera insuffisamment.

Cette réforme est pleinement menée à bout : quand en 1453, préparant la campagne de Guyenne, le roi émet l’intention de lever 2 armées, une en Guyenne et l’autre en Normandie, la contribution de la noblesse se révèle si importante que, le 22 juin 1453, Charles VII informe ses baillis de ne plus poursuivre ceux qui n’ont pas rejoint l’armée, ses besoins en hommes étant satisfaits.

Les effectifs que pouvait rassembler le ban et arrière-ban ne peuvent être connus avec précision car de nombreuses exemptions étaient accordées par le roi, et des différences existaient entre les montres en vue d’une mobilisation et les troupes effectivement mobilisées. Ces effectifs peuvent être estimés à environ 13000 hommes dont près de 1500 hommes d’armes équipés de façon comparable aux gens de l’ordonnance[15].

L'artillerie :

Avec la cavalerie, l’artillerie constitue la force principale de la nouvelle armée. C’est véritablement sous l’impulsion de Jean et Gaspard Bureau qu’elle prend son essor. Ils donnent à Charles VII « le plus grand nombre de grosses bombardes, de gros canons, de vuglaires, de serpentines, de crappaudins, de ribeaudequins et de couleuvrines qu’il n'est mémoire de homme qui jamais veist a roy chrestien si grant artillerie ne si bien garnie de pouldres, de manteaulx et toutes autre choses pour aproucher et prandre chasteaulx et villes, grant foison charroy a les mener et plusieurs mannouvriers, lesquieux estoient paiez de jour en jour »[16]. Les frères Bureau ont parfaitement compris l’importance de l’artillerie et s’attachent à perfectionner le matériel, avec l’aide d’inventeurs étrangers comme le génois Louis Giribault, inventeur d'un nouveau système de chariot pour mener l'artillerie (il jouera un grand rôle dans les campagnes de reconquête de Normandie et de Guyenne), et un juif allemand qu’on fait venir en 1456 pour apprendre de lui « certaines choses subtiles concernant l'artillerie ».

L’élément permanent de l’artillerie reste numériquement très faible, un personnel peu nombreux suffisant à l’entretient du matériel. La couronne se contente de garder en permanence à sa déposition un petit nombre de techniciens que sont les « canonniers ordinaires », probablement une cinquantaine.

Pour faire campagne, les personnels nécessaires à l’acheminement de ces matériels, ainsi que les pionniers[17] qui réaliseront les différents travaux nécessaires aux sièges entrepris, sont dans un premier temps levés dans les régions voisines de la zone des combats (campagne de 1450 en Normandie). Par la suite de vastes portions du royaume devront fournir un certain nombre d’hommes et de chevaux (campagne de 1453 en Guyenne).

L’artillerie de Charles VII lui procurera, dans les campagnes à venir, une supériorité indiscutable sur l’armée anglaise, que se soit en bataille rangée ou en siège.

Les alliés :

Après 1445, les rois de France font appel à des alliés en nombre beaucoup moins important que dans le passé ou que les armées des pays voisins. En 1449-1450, le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, sans s’engager lui-même officiellement, autorise les nobles bourguignons à servir dans l’armée française à titre personnel. En 1452, Charles VII conclut avec le duc Louis de Savoie un traité d’alliance par lequel ce dernier s’engage à fournir au roi de France, chaque fois qu’il en sera prié, 400 lances et les gens de trait, personnels qui seront soldés par le roi de France. En 1453, le comte de Foix apporte son contingent pour la reconquête de la Guyenne, et le duc de Bretagne solde à cette occasion un millier de combattants.

DIMENSION DE L'ARMEE

Pour la campagne de 1449-1450, l’estimation des forces engagées est difficile à faire. En revanche, les dépenses effectués lors de la première reconquête de la Guyenne (1451) fournissent les renseignements suivants :

On arrive à un total de 18000 à 19000 hommes, la moitié à cheval et l’autre à pied[18].

Il faut ajouter à ces troupes 400 à 600 lances fournies et 450 mortes payes (environ 3000 à 4000 combattants) qui, à la même époque, protègent la Normandie contre un éventuel débarquement anglais.

On peut donc voir que durant l’été 1451, Charles VII entretient largement plus de 20000 hommes. Il est permis de penser que, à peu de choses près, ce sont les effectifs utilisés par le roi au cours des différentes campagnes de la guerre de Cent Ans.

Cette nouvelle organisation mit un terme à l’anarchie militaire qui ruinait le royaume. Elle permit de reconquérir rapidement et triomphalement la Normandie et la Guyenne. Le roi avait à présent une armée régulière, une cavalerie soldée, une infanterie recrutée dans les provinces du royaume (à l’exception des domaines des vassaux les plus puissants que sont la Bourgogne et la Bretagne) sans intervention de la noblesse. La guerre terminée, les compagnies d’ordonnance et les francs-archers resteront toujours prêts : l’armée permanente était fondée, au profit de la couronne.

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[1] Recueuil des ordonnances des rois de France, T. XIII.

[2] Berry (Héraut) : Les chroniques du roi Charles VII.

[3] Recueuil des ordonnances des rois de France, T. XIII.

[4] Berry (Héraut) : Les chroniques du roi Charles VII.

[5] Berry (Héraut) : Les chroniques du roi Charles VII.

[6] Berry (Héraut) : Les chroniques du roi Charles VII.

[7] Berry (Héraut) : Les chroniques du roi Charles VII.

[8] Belleval (R. de) : Traité du costume militaire des français en 1446.

[9] Belleval (R. de): Traité du costume militaire des français en 1446. Berry, pour les campagnes de Normandie et de Guyenne, parle à plusieurs reprises de « lances et les archiers, guisarmiers et coustillleux à cheval", ou même de "lances et les archiers et guisarmiers ». Il semble probable que les compagnies de l’ordonnance aient compté des coutilliers ou des guisarmiers à cheval, ou les deux, dans des proportions malheureusement difficiles à déterminer.

[10] Recueil des ordonnances des rois de France, T. XIV.

[11] Basin (T.) : Histoire de Charles VII.

[12] On trouve en majorité des archers au nord de la Loire, tandis que les arbalétriers sont plus nombreux au sud.

[13] Les villes qui avaient des confréries de tireurs pouvaient,  en général, fournir d’excellents contingents, mais ils ne suffisaient pas à relever le niveau de l’ensemble.

[14] Cf. mentions dans Berry et Chartier de guisarmiers à cheval au cours des campagnes de reconquête de la Normandie et de la Guyenne, en plus de ceux des compagnies d’ordonnance. La demi-lance est une lance raccourcie qui au lieu, d’atteindre 3 ou 4 mètres, comme celle des hommes d’armes, n’en a que la moitié. Par extension, il s’agit du combattant muni de cette arme. il est l’équivalent du javelinier.

[15] Même si l’arrière-ban a été convoqué à plusieurs reprises dans tout le royaume, il semble qu’en fait, on ait seulement procédé à des levées partielles auxquelles échappaient un certain nombre de provinces, suivant l’importance du danger.

[16] Berry (Héraut) : Les chroniques du roi Charles VII.

[17] « Il fault manovres car sans eulx l’oust ne peut être servy. Ils sont besoing pour faire le logeis, pour faire les fortiffications de l’oust, pour faire les approches, pour asseoir la grosse artillerie, faire les taudiz et les mynes » Texte de la fin du XVème siècle expliquant le rôle des pionniers dans l’armée.

[18] Ph. Contamine : Guerre, état et société ... : les estimations des forces des comtes de Foix et d’Armagnac ainsi que celles des francs-archers sont de Jean Chartier, dont les évaluations concordent avec les documents détaillant les dépenses pour cette campagne. Chartier donne un total de 20000 combattants, chiffre coincidant et avec le calcul ci-dessus, et avec le chiffre des dépenses.

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